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La Trajectoire Nouyrit

« Tout ce qui ne se consume pas, pourrit. » Roger Caillois

C’est durant la seconde moitié du XXe siècle que les arts plastiques autonomisent le plus décisivement les moyens de leur expression dans l’histoire : peinture délestée de ses vraisemblances représentatives, sculpture déhiérarchisée, dessin sans bornes ou vagabond. Tout est possible et vivifiant, et l’on s’attend dès lors à ce que cette ferveur dure toujours. La sacralité associée à la permanence du divin et des traditions anciennes s’émancipe en prospections et perceptions nouvelles, tandis que, inversement, prenant le relais du prescripteur religieux, l’État accentue son pouvoir d’influence, symboliquement et socialement, sur un individu-sujet voué à l’inexorable de la reproduction.
Le télescopage de ces deux intérêts contradictoires se résout maintenant en un arasement mondain de l’expressivité moderne, son programme d’exception outrancier finissant de se résorber dans la psychologisation culturelle du parachèvement social, son imaginaire transgressif toujours plus incompatible avec la bureaucratisation de nos moeurs et de nos affects. Il faut saluer la détermination dont fait preuve André Nouyrit à se prévaloir d’un art de l’intensification et de l’excès, et se féliciter que chaque nouvelle partie de son oeuvre en manifeste le maintien et la teneur oppositionnelle.
Comment naît, comment survient une peinture d’André Nouyrit ?
Progressivement. Dans l’effort et la ténacité, son esprit tout entier occupé à l’imminence de l’émotion et son accomplissement formel. Il veut, dit-il, « provoquer un choc » (expurger du prévenu corporel, de la prédestination physiologiquement dotée et contractée). Posté, donc, à hauteur des événements d’une vie, au point d’impact des réalités qui se heurtent. Le pictural au plus près de son élaboration constitutive : plans de couleur larges et frontaux – immanquables au point de faire oublier qu’on s’y prête –, un préposé à l’inexactitude vient s’y glisser en rythme-éclair ou soubassement disjonctif. C’est soi, détail converti à la surface, récupéré de l’indistinct conforme, vivante désinence passagère et mobile (on voit des accélérations). Grave et joyeux. Soi en points de suspension, ligne droite, courbe ou éclats… vocabulaire consistant, disert ainsi livré au monde. La scansion chromatique injectée en saccades, en déploiement d’accords nerveux confidentiels comme surgis sans prévenir d’un art roman sauvage et proactif. Volubilité de la couleur ainsi délivrée dans l’espace, immédiatement redistributive : vitale et non propriétaire ; insupportable (d’une infraction subjective inconcevable, incalculable).
À cette dérivation pulsée, ce débridage de couleurs soigneusement ajustées, qui fait de cet artiste l’un des plus surprenants coloristes actuels, s’adjoint l’intromission de part en part de son agencement d’objets ou signes représentatifs des inflexions symboliques de l’humain. Un exemple est ce pinceau improvisé corrélatif au primitivisme du tableau. Constitué d’une poignée de brindilles ou d’herbes sèches nouées ensemble, il laisse une trace archaïque sur la surface de la toile qu’il rejoint à son tour, fiché par un corset de terre ou par scarification, passant ainsi d’outil générateur à résidu fétiche. D’une façon générale, l’objet exogène vient soutenir chez Nouyrit le caractère sacré de l’expression artistique, si ce n’est le mettre à l’épreuve, à l’inverse du rôle profanateur qu’un Rauschenberg lui attribue et à l’instar de l’impulsion qu’en retire un Miró, dont la capacité de transmutation esthétique se nourrit de tout. De même l’interprétation de l’abstraction, chez Nouyrit, n’est pas totalisante, comme souvent les créateurs de sa génération la perçoivent et ceux des générations antérieures. La saturation de la couleur ne sert pas de pont d’or, par exemple, au dépassement vers le sublime, tandis que l’incitation à l’expérience s’y avère irremplaçable.
Ces distinctions expliquent certainement la spécificité de la double formation d’André Nouyrit : son assiduité plusieurs années durant au cours d’Art sacré d’Edmée Larnaudie à Paris, lorsque les élèves qu’il côtoie en même temps à l’école des Beaux-Arts – certains rejoindront plus tard le groupe Supports- Surfaces – s’appuient plus favorablement sur un enseignement privilégiant la conception éthique de la création. Nouyrit adopte ainsi l’intention moderniste de situer la représentation dans l’espace commun du sensible et non plus dans celui, étroitement codifié, de la géométrie euclidienne, tout en choisissant d’en poursuivre les conséquences jusqu’à rejoindre l’opération mentale de la pensée mythique et de l’échange symbolique auquel elle introduit.
On sait depuis Mauss et Baudrillard l’intérêt d’allier l’examen du symbolique (donné à l’origine des formes principales de l’activité humaine : institutions, art, écriture, science…) à sa formulation primitive faisant de la réversibilité le critère de sa valeur sociale. Il n’y a de sens possible que si la régénération sensible du vivant par le renouvellement de la mort et par le cycle se trouve garantie rituellement, prise en considération comme notre intégration à l’ordre naturel nous l’indique. Or nul principe extérieur à l’ordre technomarchand n’est plus vraiment concevable. C’est de cela dont il est question chez Nouyrit lorsqu’il soumet à l’appréciation de l’observateur la violence d’un os animal s’ajoutant au corps figé d’une sculpture ou complétant la tresse bigarrée d’une peinture, comme s’il s’agissait d’objets de dévotion (ce qu’ils sont aussi).
Aujourd’hui que l’industrie scientifique n’en finit pas de combler le mental et l’espace d’images et de formes dérisoires débitées en séries, Nouyrit nous soustrait à la scène élargie de la propagation compulsive pour nous placer en face à face avec la réalité de notre traduction du monde et avec l’usage que nous en faisons. Avec le verdict que le non-sens, le vide, la part maudite de l’humain, toujours présente, oppose à sa certitude de maîtrise et de domination.
La couleur comme régime intensif de la jouissance, le symbolique comme opérateur sans fond, définitif. Sa trajectoire singulière et ambitieuse va de l’un à l’autre comme un péril à partager.

Luc Rigal, 2013.

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