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Nécessité de André Nouyrit

Comment naît, comment survient une œuvre de André Nouyrit ? Progressivement. Avec efficience et ténacité, l’esprit tout entier tourné vers l’imminence de l’émotion et son accomplissement. Il veut, dit-il, « provoquer un choc »  (expurger du prévenu corporel, de la prédestination physiologiquement construite et contractée). Posté donc à hauteur des événements d’une vie qui s’imposent sans prévenir, au point d’impact des réalités qui se heurtent. La peinture invoquée dans son élaboration constitutive : plans de couleur immanquables, larges et profonds au point de faire oublier qu’on existe, un préposé à l’inexactitude vient s’y glisser en rythme-éclair ou soubassement disjonctif. C’est soi converti à la surface, récupéré de l’anéantissement. Vivante désinence passagère et mobile (sait-on seulement où on va lorsqu’on passe ?). Grave et joyeux. Soi en points de suspension, ligne droite, tirets, courbe ou éclats… vocabulaire consistant. Chacun livré au monde. La scansion chromatique injectée en saccades, en déploiement d’accords nerveux confidentiels comme surgis à l’improviste d’un art roman sauvage et suractif. Volubilité surprenante de la couleur ainsi délivrée dans l’espace, immédiatement redistributive et intime. Insupportable ( d’une infraction subjective inconcevable, inacceptable) ? On aurait tort de résumer la peinture à sa fonction sociale de communication. La peinture est une tension constante (une exemption sans fond). Physiquement ancrée. La toile tendue le lieu d’une mise à l’épreuve sans frasques ni public. L’emballement qui prévaut maintenant pour une créativité « cool », instantanément participative et adaptée aux échanges marchands, fait perdre de vue la subversion locale du tableau, sa perversion d’une domesticité partagée. La peinture de André Nouyrit ne se reconnaît d’aucune tutelle représentative propice à justifier de sa validité dans l’ordre institué, elle se réalise bien plutôt d’une libre disposition à tenter toutes les combinaisons qu’elle s’invente. Différentielle, donc, dans son épanchement expressif. Ethologique au débouté (au sens deleuzien : «  l’éthologie, c’est d’abord l’étude des rapports de vitesse et de lenteur, des pouvoirs d’affecter et d’être affecté qui caractérisent chaque chose »), c’est un condensé d’énergies en acte. Qu’elle emprunte spontanément aux moyens les plus pauvres des usages paysans (lier, scarifier, percer, coudre, joindre, marquer...), à l’offrande providentielle de la nature comme exemple(pierres, bâtons, os, branches, touffes d’herbe ou de brindilles…) manifeste à quel point la picturalité peut s’exalter des techniques élémentaires de survie, irremplaçables à prévenir la profusion sensible du vivant et imprégnées de notre aléatoire.

Luc Rigal (mai 2010)