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André Nouyrit

Sa stratégie a toujours été celle de la discrétion. Il n'y a pas gagné en surface de notoriété, dans un milieu de l'art où la communication, l'apparence et le faire-savoir sont devenus des composantes majeures. Il y a en revanche beaucoup acquis en profondeur et en épaisseur. Ce qui est tout de même plus important. Il se considère comme un artiste très marginal, c'est à dire non inscrit au répertoire convenu des écoles et des groupes, mais fondamentalement engagé dans la quête de l'identité de notre époque dont il se veut, à plein, partie prenante. Percutante, originale, chargée de sens, son oeuvre, en pleine maturité, est manifestement importante. André Nouyrit est né à Cahors à la fin de l'année 1940 dans une famille très enracinée dans le terroir quercynois et très
avertie des choses de la culture et de l'art. Quand, bac en poche, il « monte faire les beaux arts », à Paris , en 1958, il s'inscrit, ce qui est déjà un signe de densité personnelle, à l'atelier d'art sacré d'Edmée Larnaudie. Les années soixante et soixante-dix sont pour lui celles de l'apprentissage. A Paris d'abord, puis pour quelques mois, dans l'arrière pays niçois, à proximité de l'atelier de son ancien condisciple et ami du lycée de Cahors, Bernard Pagès, un grand artiste novateur aujourd'hui reconnu et confirmé, puis à Barcelone, où il demeurera une année. En 1972, il se fixe à nouveau dans le Lot. A Savanac d'abord, dans la vallée chaleureuse et facile, riche et sereine, puis, en 1976, à Aujols, sur le Causse, rude et rugueux, intense et habité. De son travail de cette période, il ne reste, hélas, plus rien. L' incendie de son atelier détruit irrémédiablement, en 1977, toutes les oeuvres qu'il avait créées jusque là et notamment celles qu'il avait pu exposer, en 1963, à Paris, à la galerie des Beaux Arts et, en 1967, à l'Atelier d'Alésia.
Mettant à profit cette catastrophe, André Nouyrit en fait l'occasion d'une refondation. Dans la solitude de la grange en pierres sèches ou sous l'auvent de tuiles romaines qui sont les espaces rustiques où il organise sa création, face à face avec la nature sauvage, lieu suprême de réflexion, en une confrontation têtue avec les éléments, il va définir sa propre route. Celle d'un pèlerin de l'inconnu, d'un sourcier à la recherche du fleuve souterrain de nos secrets. 1978 lui offre la possibilité de mettre en scène sa nouvelle production dans le cadre extérieur de l' exposition mémorable "Nationale 20", où figurent à ses côtés Pincemin, Viallat, Pagès, Rédoulès, Louttre B., Clareboudt... Et à Nice lors de la 5ème biennale de la jeune peinture méditerranéenne. Dès lors sa machine personnelle à engendrer des formes et à exciter des couleurs va prendre un rythme soutenu mais sage et réfléchi. André Nouyrit n'est pas du genre à surproduire. S'il prend beaucoup de notes, et à longueur de journées, sur des papiers, des cahiers saturés de dessins et de mots, ses toiles et ses sculptures ne sortent qu'en petit nombre chaque année de chez lui. "Il me faut énormément travailler pour dire quelque chose. Je ne veux pas, je ne peux pas tomber dans le panneau de la facilité. Il faut que je lutte contre moi même, que je me batte contre ma sculpture, que je me batte contre mon tableau. Si je suis spontané dans mon désir, je ne le suis pas dans ma création. Je ne suis pas un gestuel" dit il. "Ostinato rigore", comme Léonard de Vinci, André Nouyrit pourrait faire sienne cette maxime. La rigueur dans l'attention qu'il porte à la nature, aux éléments qui l'entourent, à la vie, expliquent la tenue et la tension de ses productions. Son clavier, son matériau d'intervention, ses outils, la proximité les lui fournissent. Les champs, les tertres, les forêts, les oiseaux lui offrent leurs joyaux. Il les choisit, leur insuffle de l'âme. Les richesses de son laboratoire tiennent en quelques mots que pouvaient utiliser aux tréfonds de notre histoire de l'humanité les artistes magiciens de cavernes comme celle, si proche, de Pech Merle, ou qu'utilisent aux antipodes de notre géographie régionale, les chamans et les sorciers d'Afrique, d'Amérique ou d'Océanie. C'est la terre et la force tellurique qu'elle recèle, la pierre chargée d'énergie et de mémoire, le bois, chêne, érable, ormeau... qui a puisé sa constitution dans le sol, l'herbe, qui vit, se dessèche et s'effrite en mourant, l'os, qui a été la charpente de l'être vivant, la plume, qui fut sa parure et l'instrument de son envol. Il y a aussi la toile, brute ou cousue, rapiécée, personnalisée, drap, nappe, vêtement... il y a enfin les pigments qui sont la folie, le génie de l'artiste et sa liberté totale et souveraine d'expression. Il en fait vibrer toutes les richesses en recherchant le beau. C'est à dire le vrai. Entre l'artiste et son oeuvre, "une sacrée maîtresse qui te fait enrager chaque matin", s'engage une empoignade sévère et sensuelle. A mi-chemin de la parade des lutteurs et de la parade amoureuse des fauves. André Nouyrit jouit de maîtriser les éléments, d'imprimer son tempo aux ordonnancements des pièces, d'inventer la forme de ces "présences" qu'on a baptisées "totems", de tisser des bandes de papier portant sa griffe, de taillader la toile pour la pénétrer avec des bâtonnets et surtout de l'illuminer d'un chatoiement de couleurs. André Nouyrit se sert de la couleur comme d'un révélateur. D'un projecteur de sens. De la couleur? Non, des couleurs. De ses couleurs qui se heurtent, s'affrontent, s'émeuvent l'une l'autre, appliquées aux matériaux, aux supports qu'elles exaltent. De la période des "présences", ces sculptures de bois qui lui sont alors nécessaires pour combler un vide et pour pallier, "dans le désert", la solitude, jusqu'à celle des toiles de ces dernières années, une vraie cohérence se trame. Elle est dans son regard sur ce qui l'entoure. Et surtout dans sa réaction. Ici, face au vide, la résistance qu'il lui oppose. Là, à travers le cadre d'une fenêtre symbolisée, la question posée du sens à laquelle il répond par le dialogue conflictuel entre une peinture raffinée et des inclusions agressives. Les perspicaces ont déjà très bien perçu l'intérêt, la qualité et la puissance du travail d'André Nouyrit. Depuis 1978, ils ont pu voir ses oeuvres présentées à l'occasion d'une trentaine d'expositions "de groupe", de Paris à Francfort, de Toulouse à Stockholm, de Deauville à Trèves, de Belgrade à Montauban, Souillac, Belgrade, Pau, Beaulieu... et montrées lors d'une vingtaine d'expositions personnelles à Paris, Toulouse, Rouen, Saint-Cirq Lapopie. De nombreux collectionneurs et institutions ont déjà saisi l'opportunité d'enrichir leur jardin secret de ses propositions puissantes et d'enrichir à leur fréquentation leur sensibilité au monde .

Jacques Bouzerand, 1997.